le métier de bibliothécaire, un métier exclusivement féminin ?
Le métier de bibliothécaire est perçu aujourd’hui comme une fonction féminisée, mais la présence des hommes reste un enjeu intéressant à analyser pour comprendre les rapports de genre dans les métiers culturels.
D’un métier masculin à une profession féminisée
Longtemps, la figure du bibliothécaire a été indissociable de celle de l’érudit masculin, savant, lettré, ancré dans les milieux religieux ou universitaires. Les femmes, tenues à l’écart du système scolaire et confinées à la sphère domestique, étaient pratiquement absentes des bibliothèques, leur alphabétisation étant plus tardive et leur accès aux carrières administratives très limité. Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle, avec les lois Jules Ferry et la généralisation de l’instruction, que les conditions d’une alphabétisation plus égalitaire se mettent en place.
Aujourd’hui, les femmes représentent environ deux tiers des effectifs dans les bibliothèques, avec une féminisation particulièrement visible en lecture publique et dans les secteurs jeunesse. L’imaginaire collectif s’est renversé : on imagine désormais une bibliothécaire, associée à des stéréotypes tenaces – femme discrète, serviable, rappelant le silence avec des « chut ». Dans la réalité pourtant, la bibliothèque est un lieu vivant, de médiation, de débat et d’accompagnement des publics, bien loin d’un espace figé de conservation.
Comme beaucoup de professions dites « féminines », le métier de bibliothécaire souffre d’une faible reconnaissance symbolique et salariale. Il est fréquemment perçu comme un métier modeste au service des autres, plutôt que comme un véritable corps professionnel spécialisé. Ce décalage apparaît parfois de manière brutale : certains usagers ignorent qu’il s’agit d’un métier à part entière, imaginant que le personnel est bénévole ou « simplement passionné de livres ».
Les travaux en sciences sociales montrent que les dimensions de genre et d’origine sociale jouent un rôle dans l’orientation vers cette profession, souvent choisie pour son rapport au service public, à la culture, à l’éducation et à l’accompagnement des publics. Malgré la forte féminisation, les hommes demeurent surreprésentés dans les postes d’encadrement et de direction (conservateurs, directions d’établissement), phénomène qui rappelle le plafond de verre observé dans d’autres secteurs féminisés.
Être un homme bibliothécaire
Dans ces métiers perçus comme féminins, les hommes peuvent occuper une position ambivalente. D’un côté, ils peuvent se retrouver minoritaires au sein des équipes, parfois isolés dans certains services. De l’autre, ils bénéficient souvent d’une forme d’avantage structurel dans la progression de carrière, accédant plus facilement à des fonctions de responsabilité.
L’entretien mené avec un bibliothécaire met toutefois en lumière une expérience quotidienne plutôt apaisée du point de vue du genre. Il explique n’avoir jamais perçu de différence de comportement de la part des usagers liée au fait d’être un homme, et avoir toujours été bien intégré dans les équipes. Dans la structure où il exerçait, les postes de responsabilité et de direction étaient majoritairement occupés par des hommes, tandis que la bibliothèque ambulante mobilisait principalement des chauffeurs masculins : un exemple concret d’un environnement où la répartition genrée des tâches reste visible, malgré la majorité de femmes parmi les bibliothécaires.
Pour lui, l’essentiel demeure la mission de service public : travailler avec des collègues, hommes et femmes, au service des mêmes objectifs, accompagner les publics dans leurs pratiques de lecture et de culture, et éviter la censure dès lors qu’un cadre d’accompagnement et de médiation est assuré.
Cette parole nuance l’image parfois trop théorique des rapports de genre en montrant comment, sur le terrain, les bibliothécaires – hommes et femmes – construisent ensemble un métier fondé avant tout sur la relation au public.