La place des influenceur.euses littéraires dans la société de demain

Comment les influenceurs littéraires participent à la critique littéraire et à la publicité du livre ?

C’est toute la subtilité de la question d’aujourd’hui. Dans notre société, la critique et la revue littéraire a pris une place importante auprès des lecteurs, nous pouvons nous questionner sur leur place et leur légitimité aujourd’hui.

Mais bien au-delà de cela, une nouvelle forme de critique littéraire a fait son apparition depuis quelques temps. Les influenceur.euses littéraires sont en place dominante sur les réseaux sociaux, auprès des lecteurs comme des maisons d’édition, mais aussi de la critique. Face à ces formats, face à l’avancée des réseaux sociaux et l’explosée des comptes littéraires, comment se faire une place en tant que lecteur ?

Pour cela, quoi de mieux que d’aller au plus près des lecteurs et de nous informer sur leur ressenti, en les questionnant ? Voici l’interview d’une lectrice, interrogée sur sa place en tant que lectrice, et vis-à-vis de ces influenceur.euses d’un nouveau genre.


Retranscription de l’entretien

Quels sont vos passe-temps principaux ?

Principalement la lecture mais aussi un peu de sport. J’aime bien marché, me promener et je fais aussi de l’équitation. Plutôt des passe-temps créatifs.

La lecture fait partie des choses que vous aimez faire sur votre temps libre ?

Oui, je pense que ça doit correspondre selon les semaines et le temps de lecture que j’ai pour lire, à peu près 30% de mon temps libre.

A quelle fréquence lisez-vous ?

Du coup, 30% c’est-à-dire que j’essaie de lire tous les jours. Il y a des moments où je vais beaucoup plus lire, le week-end ou les après-midis où il n’y a pas cours. Je peux passer plusieurs heures à lire mais quand je n’ai pas trop le temps, plutôt dans les transports, ça peut aller de 15 minutes à 30 minutes par jour.

Avez-vous des réseaux sociaux ? Si oui, lesquels ?

J’ai instagram et Tiktok. Ce sont les réseaux que j’utilise le plus. J’ai aussi Facebook et Snapchat que j’utilise beaucoup moins.

Quelles sont vos pratiques de lecture ?

Depuis quelques temps, je lis principalement en liseuse. C’est vraiment pratique avec la fac ou pour sortir préparer Noël, je suis beaucoup dans les transports. Mais je lis aussi environ 30% en livre papier. Je me fie beaucoup à ce que je vois sur les réseaux par les [comptes de] maisons d’édition ou les recommandations des influenceur.euses. J’essaie de rechercher quand même les résumés quand je vois un livre passer mais ça m’influence assez quand je vois plusieurs personnes que je suis et en qui j’ai confiance recommander le même bouquin.

Parmi vos pratiques de lecture, quel est votre rapport avec les influenceurs littéraires ?

Je suis beaucoup d’influenceur.euses littéraires sur Tiktok et Instagram, les réseaux où je suis le plus présente. C’est vrai aussi que je vois beaucoup de recommandations passer mais je laisse généralement un temps avant de les acheter pour avoir plus d’informations sur. Parfois les influenceur.euses donnent leurs avis à chaud et je préfère avoir une vue d’ensemble, à attendre presque jusqu’à ce que le bouquin ne soit plus en vogue. Mais ça dépend aussi du livre, si je l’ai repéré avant en librairie et que j’entends un.e influenceur.euse en parler, ça peut me donner encore plus envie de le lire.

Vous arrive-t-il d’acheter en fonction des recommandations sur les réseaux sociaux ?

Ça m’arrive. Les recommandations font la majorité de mes achats car je suis des comptes en fonction de mes goûts personnels donc forcément quand je vois des recommandations, en général je sais que ça va me plaire et que c’est dans mes habitudes de lectures.

Comment voyez-vous la critique littéraire en général ?

Je pense que c’est très subjectif. Forcément quand on lit un livre, c’est selon les goûts et les couleurs. Dans les critiques dans les médias il y a peut-être un peu plus de « savoir-faire ». Ce peut être des gens qui ont travaillé dans le monde de l’édition, dans des librairies, ou encore qui sont dans le journalisme culturel depuis très longtemps, donc qui voient l’évolution de l’écriture et des livres. Ils peuvent du coup utiliser des termes plus techniques, dans la plume, le genre. Mais pour moi, la lecture reste assez subjective : on peut reconnaitre que c’est bien écrit mais qu’on n’aime pas, ou inversement que c’est « mal écrit » mais qu’on aime bien. J’ai envie de dire que je fais autant attention sur ce que je vois dans les critiques des magazines, des reportages littéraires que les influenceur.euses. Je les mets au même niveau et je fais autant attention à ce qu’ils disent l’un et l’autre.

Voyez-vous les influenceur.euses littéraires comme complémentaires à la vente « classique » (magasin, pub des maisons d’édition…)

Je pense que c’est assez complémentaire. Ils touchent des publics différents. Quand je vais en librairie et que je vois passer des bouquins mis en avant par les influenceur.euses, j’en discute avec le.a vendeur.euse et iel peut me dire que selon les influenceur.euses qui ont mis tel ou tel livre en avant, ils vendent énormément [le livre mentionné]. Il y a même des libraires eux aussi sur les réseaux et ça se voit dans les ventes, ils font les meilleures ventes de la semaine. Je pense que ça apporte une visibilité et c’est complémentaire.

Selon vous, en quoi les influenceurs littéraires diffèrent de la critique « classique » ? Qu’est-ce que cela apporte en plus dans la communauté littéraire ?

Ils diffèrent dans le sens où on les voit. Ça peut paraitre anodin mais c’est vrai que quand on va reconnaitre dans nos Pour toi ou dans notre fil d’actualité la même tête tout le temps on va reconnaitre un sentiment de reconnaissance. On a l’impression que c’est une personne, pas qu’on connait, mais avec laquelle on a un petit lien. On le voit et on se dit « ah c’est un tel ! ». Alors que c’est vrai que les critiques on ne les voit pas, ils sont couchés sur papier et c’est assez rare qu’on ait leur photo. Ça relance beaucoup la communication car ça aide les libraires, ça apporte une nouvelle fraîcheur. Les libraires disent en général que c’est plutôt les anciens, une génération qui commence à prendre de l’âge, qui se réfèrent encore aux journaux, Télérama ou les choses comme ça pour faire leurs listes de bouquins. Alors que pour la nouvelle génération ça va être les influenceurs. Je pense que pour les nouveaux lecteurs ça incite, ça donne envie, quand on ne sait pas trop où s’y prendre dans la lecture et qu’on voit un.e influenceur.euse en parler en recommandation, ça donne envie.

Selon vous, quel est le rôle d’un influenceur littéraire ?

Donner envie de lire, de faire des recommandations. Quand quelqu’un qui ne s’y connait pas découvre un.e influenceur.euse qui promeut des livres, qui va se dire qu’il ne lit pas du tout et va demander conseil, l’influence maintenant c’est en complément des représentants dans les librairies. Ça va vraiment donner une nouvelle visibilité aux bouquins.

Cela vous met-il une forme de pression de suivre des comptes littéraires et d’être influencé.e par la hype de tel ou tel livre ?

Oui, ça pour le coup je le ressens tout le temps ! Les influenceur.euses que je suis mettent en avant des bouquins que je sais que je vais aimer lire mais justement, comme je le disais tout à l’heure, des fois je n’ai vraiment pas le temps de lire et en 2 semaines il y a 6 nouveaux bouquins. Je sais que je n’aurais jamais le temps de les lire et je me dis que je loupe 6 bouquins qui m’auraient plus et ils sont déjà en train de parler de 4 nouveaux. C’est hyper compliqué de suivre le rythme et ça met une certaine pression. On se sent à la ramasse alors qu’on a envie de les lire mais des fois limite on n’a plus envie de les lire parce que la hype elle est passée. On ne sait même pas au final si ça vaut vraiment le coup.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus chez un IL dans les contenus proposés ? Avez-vous des exemples ?

La diversité de ce qu’iels proposent. J’aime bien le genre de la fantasy mais il y a tellement de sous-genres de la fantasy que, comme j’adore découvrir de nouveaux genres, et justement ça peut donner une chance aux sous-genres que parfois je pense ne pas aimer. Par exemple, la Urban fantasy, je n’en lis pas beaucoup et dès que je fois un.e influenceur.euse que j’aime bien qui [le] promeut, ça me donne envie de sortir de mes retranchements et de lire ça.

Dans le format proposé, sur Instagram, j’aime plutôt les petits réels courts mais j’ai plus tendance à regarder les post avec plusieurs swipe. Je trouve que c’est plus adapté au format d’Instragram, comparé à Tijtok où il n’y a que des vidéos. Là c’est vrai que je préfère les vidéos. Courtes ou longues, ça dépend les influenceur.euses. Personnellement, j’aime bien quand ce sont des vidéos qui durent 5-6 minutes mais l’influenceur.euse parle de 6-7 bouquins. Ça me permet d’avoir beaucoup de recommandations en une vidéo.

Pour vous, est-ce que les IL ont-ils autant de légitimité à recommander des livres que des libraires/professionnels du livre ?

Oui. Déjà parce que, parfois, les influenceur.euses sont eux-mêmes libraires. Il y a quelques comptes que j’aime particulièrement tenus par des libraires. Il y a une part de professionnalisme qui se sent ici, ça se sent qu’iels sont libraires, ça se sent l’expérience, ça se sent qu’iels ont l’habitude de pitcher des livres. Alors que les influenceur.euses qui ne le sont pas, je trouve ça un peu maladroit parfois, ou que les termes ne sont pas très bien utilisés. Surtout quand on est dans notre master spécialisé ([master métiers du livre]), d’un point de vue interne, ça peut être un peu maladroit. Je pense que, même s’il n’y a pas ce côté professionnalisant, libraires ou dans le milieu du livre, iels sont tout autant légitimes car on n’a pas besoin d’avoir de doctorat pour aimer un livre et pour en parler, voir les bons côtés et les mauvais d’un bouquin. Je pense que ça relève surtout d’une méthode de réflexion et d’avoir un certain recul.

Sur quel(s) réseau(x) allez-vous le plus naturellement pour chercher des avis de livres ?

Tiktok.

Quel(s) type(s) de format(s) privilégiez-vous sur les réseaux sociaux pour les recommandations livresques ?

Les vidéos, les réels. Pas que ce soit trop long ni trop court, car trop court ça peut couper l’herbe sous le pied et on peut vouloir avoir un peu plus sans être spoiler non plus. Des fois ça peut être frustrant.

Pour vous, lecteur, qu’est-ce qui marche le mieux en termes de contenus ?

Les vidéos. Après avec les réseaux on est quand même très porté sur le visuel. J’aime bien avoir une représentation visuelle de l’esthétique du bouquin, donc à part pour les réels, j’aime beaucoup ce genre de post avec des Templates, des images imbriquées les unes dans les autres avec les personnages, l’univers, la Da artistique du bouquin. Ça me permet d’avoir une vision du bouquin.

Que voyez-vous le plus passer en termes de recommandations de genres littéraires sur les réseaux sociaux ?

Ça dépend beaucoup de l’algorithme mais pour moi, je cherche beaucoup de fantasy, romantasy et young adult, c’est ce qui va ressortir le plus. Même si de temps en temps je vois de la littérature blanche, ça reste de la fantasy en général.

Trouvez-vous qu’ils sont diversifiés dans les genres littéraires ou que certains genres sont plus présents que d’autres ?

Non je pense qu’ils sont assez diversifiés. C’est vrai que moi j’ai une préférence donc forcément mes recherches vont plus taper sur les mêmes types, mêmes influenceur.euses qui vont proclamer le même genre. Mais je suis déjà tomber sur des comptes qui parlaient de jeunesse, c’est-à-dire jeunesse pour les tous petits, ou sur une chroniqueuse qui fait uniquement de la critique sur des critiques ou essais. Idem pour le polar et thriller. Je pense qu’il y a un gros engoulement autour de la fantasy et young adult ces dernières années donc ça prend une grosse place mais il ne faut pas négliger les influenceur.euses qui prônent d’autres genres.

Avec l’algorithme, avez-vous l’impression d’avoir un impact direct sur vos achats ?

Oui, après j’essaie d’être responsable et de me renseigner sur le bouquin lui-même pour être sûre que ça me correspond ! En général quand je vois un bouquin qui me plait et que j’hésite à l’acheter, je sais que je vais regarder et Tiktok et Instagram. Et si vraiment les influenceur.euses que je suis [sur les deux plateformes] ont des avis assez similaires, ça va vraiment impacter mon choix sur le bouquin.

Avez-vous l’impression d’accorder de l’importance aux mentions « coups de cœur » (exemple) ?

Pour les deux libraires que je suis, oui. Mais les autres influenceur.euses utilisent un peu trop facilement le mot « coup de cœur » parce que, personnellement, quand j’ai un coup de cœur, et c’est très subjectif, mais c’est un bouquin auquel je passe un an à y penser. Alors qu’en écoutant certains influenceur.euses, iels ont un coup de cœur tous les 2 bouquins, alors que pour moi c’est censé être un bouquin qui sort du lot, limite qui est censé les représenter, c’est-à-dire je vois un bouquin je vois un.e influenceur.euse. Du coup pour le coup, « coup de cœur » je ne m’y fis pas.

De votre point de vue, accorde-t-on de la légitimité aux influenceur.euses littéraires dans notre société ?

Oui je pense. Je pense aussi que ça dépend des générations. Il y a des générations qui, sans faire d’amalgame, vont dire que les influenceur.euses ont trop de légitimité, trop de droits, qu’ils se prennent pour des libraires. De mon point de vue, ils ont une légitimité à part entière. C’est vrai que, parfois, je trouve qu’ils ont beaucoup de privilèges mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne méritent pas leur légitimité.

Si vous deviez choisir entre ces deux propositions, laquelle correspond à l’influenceur.euse littéraire : outil de débat sur les livres OU vendre des livres.

C’est un peu difficile à dire. Au départ c’était vraiment un outil de débat. J’étais là au début du booktok, j’ai vraiment vu des gens qui parlaient du bouquin sans forcément parler de partenariat. Alors qu’aujourd’hui, c’est vrai qu’il y a certaines influenceur.euses que je ne suis plus pour ça, car à chaque post, livre, coup de cœur, on voit que ce sont des partenariats. Je n’y suis plus trop parce que je me dis que quand on est rémunéré derrière ça biaise un peu la perception qu’on a sur le bouquin. Je pense que c’est les deux mais selon les influenceur.euses, je tends à pencher pour la seconde option. C’est plutôt une manière de vente parce que les maisons d’édition profitent de ces influenceur.euses pour faire monter les ventes.

Certains influenceur.euses littéraires peuvent être payés ou en collaborations commerciales. Trouvez-vous cela bien ?

Oui quand même car tout travail mérite salaire. Je ne sais pas trop comment ça se passe mais je sais que parfois iels reçoivent des services presses non-rémunérés. Iels ont un livre gratuit mais à côté de ça, iels ne sont pas payés pour parler du livre à proprement parler. Il faut reconnaitre que c’est quand même du travail, de poster, de lire, de monter les vidéos, etc. Iels le méritent mais quand on voit que c’est tout le temps les mêmes qui ont tout, on peut se dire qu’il faudrait un semblant d’équitée.

Dans la même idée, iels leur arrivent de recevoir des livres (appelés services presses) gratuitement de la part des maisons d’édition pour en faire la promotion. Que pensez-vous de cela ?

Justement, je pense que les maisons d’édition se battent pour les mêmes influenceur.euses. Je vois pleins de vidéos sur des influenceur.euses qui arrêtent de recevoir des services presses car elles en reçoivent trop. Iels arrivent pas à tout lire et se mettent une pression même pour les livres offerts. Je pense que c’est bien, ça part d’une bonne intention, autant pour les maisons d’édition que les influenceur.euse qui reçoivent les bouquins mais il faudrait que ce soit plus encadré, que ce ne soit pas tout le temps les mêmes. Peut-être un quota par maisons d’édition ou par influenceur.euse pour promouvoir la diversité.

Considérez-vous cela comme un nouveau genre de métier ou, au contraire ?

Un peu des deux. Les critiques justement ont toujours existées, dans les journaux, des revues particulières. Mais je pense que ça a pris une autre dimension, ça part d’un hobby et que ça tend vers une professionnalisation. Mais de là à dire que ce sont des professionnels, j’ai du mal à mettre ce terme dessus. Je trouve que ça seraient des experts dans le domaine, mais pour certains juste aimer lire ce n’est pas un argument suffisant pour se considérer comme professionnel.

Pensez-vous donc que les influenceur.euses littéraires ont leur place dans le marché du livre et dans notre société française aujourd’hui ?

Pour le coup, oui je pense que ça totalement avec. Encore une fois, ça dépend des générations. Mais justement pour notre génération ou les personnes de plus de 30 ans, ça va totalement avec. Ça va avec la digitalisation donc ça va avec les envies, les besoins. Quand on voit que même les maisons d’édition se mettent sur les réseaux on se rend compte qu’il y a vraiment une prise en compte de la légitimité des réseaux sociaux. Donc oui je pense qu’iels méritent leur place, on a besoin d’eux.

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