Les écrans, les jeunes et la peur du numérique : que disent les recherches ?

Dans le cadre de plusieurs rencontres interprofessionnelles, nous avons pu nous consacrer à la (re)découverte de certains sujets du monde littéraire.

La première conférence de la journée avait un objectif clair : démonter plusieurs idées reçues sur les écrans, les réseaux sociaux et leurs effets supposés catastrophiques sur les enfants et les adolescents. L’intervenant a ainsi rappelé que, si le numérique occupe une place importante dans le quotidien des jeunes, il n’est ni la cause de tous les maux, ni un facteur d’addiction au sens clinique du terme.
Contrairement à un discours très répandu, les écrans ne provoquent pas une baisse de l’intelligence des nouvelles générations. De la même manière, ils ne sont pas à l’origine des troubles des apprentissages (dys) ni des troubles du spectre de l’autisme, dont la hausse apparente s’explique surtout par un meilleur repérage et une plus grande vigilance des professionnels.
L’idée selon laquelle les élèves ne parviendraient plus à se concentrer en classe parce qu’ils passeraient « trop de temps » sur les écrans est également présentée comme une simplification abusive. Les difficultés de concentration renvoient à une pluralité de facteurs (conditions d’enseignement, inégalités sociales, environnement familial, etc.) qu’aucun écran ne saurait résumer à lui seul. Les écrans ne représentent pas une addiction. Dans le sens clinique, l’addiction renvoie à un processus de dépendance aliénant à une substance ou à un comportement, accompagné d’un véritable manque en cas d’arrêt. Or, si un adolescent privé de son téléphone peut se montrer irritable, se plaindre ou dire qu’il « ne sait plus quoi faire », ces réactions s’estompent généralement en un à deux jours, sans symptômes de manque au sens médical. Parler d’addiction aux écrans pour la majorité des usages quotidiens est excessif.

Ce que font vraiment les jeunes en ligne

Voici quelques chiffres pour situer les pratiques.
L’âge moyen de première utilisation des plateformes de vidéos se situe autour de 11 ans, tandis que les premières connexions sur les réseaux sociaux tournent autour de 12 ans.
Au total, 83% des 11 à 17 ans utilisent les réseaux sociaux et les plateformes de vidéos, ce qui montre à quel point ces outils sont intégrés dans leurs sociabilités et leurs loisirs.
Chez les 15–17 ans, le temps d’utilisation quotidien du smartphone atteint 4 h 43, dont 2 h 48 sont consacrées au travail scolaire selon une étude de l’IPSOS publiée en 2024, ce qui nuance l’idée d’un usage récréatif seulement.
Les réseaux sociaux, souvent accusés de provoquer eux-mêmes des symptômes dépressifs, sont là encore replacés dans un paysage plus complexe. Ils peuvent être associés à des situations de mal-être, mais ne sauraient être désignés comme cause unique ou directe de la dépression adolescente, qui dépend de nombreux facteurs psychiques, sociaux et familiaux. Et de même que pour les troubles langagiers, le trouble de la dépression est diagnostiqué bien plus efficacement aujourd’hui.

Effets sur le langage : des écarts minimes

La question des effets des écrans sur le développement du cerveau, et en particulier sur le langage, reste encore largement étudiée. Les recherches disponibles sont récentes, peu nombreuses, et les différences observées restent très modestes.

Par exemple pour les enfants de 2 ans et demi : ceux qui regardent les Teletubbies auraient en moyenne un vocabulaire de 10 mots de moins que la moyenne, quant à ceux qui regardent Dora l’exploratrice, ils posséderaient 13 mots de plus. Rapporté à un vocabulaire global d’environ 800 mots à cet âge dans les classes populaires, cet écart d’une dizaine de mots reste quasi invisible dans la vie quotidienne.
Autrement dit, on ne peut pas affirmer que les écrans n’aient aucun effet, mais les données actuelles ne concluent pas à des dégâts massifs sur le développement langagier.

Sédentarité, parentalité et sentiment d’insécurité

En revanche, il existe une préoccupation importante : l’augmentation de la sédentarité dès le plus jeune âge. On estime par exemple qu’environ un tiers des enfants de moins de 3 ans ne pratiquent aucune activité physique en extérieur. Là encore, les écrans ne sont pas les seuls en cause.
Le comportement des adultes joue un rôle central : de moins en moins d’enfants du primaire rentrent seuls de l’école, les parents se sentent moins en sécurité qu’autrefois, et limitent davantage les déplacements autonomes. Ce ressenti est paradoxal, car les délits les plus graves ne sont pas plus fréquents qu’à l’époque de ces mêmes parents, voire moins. Mais avec la multiplication des médias et la circulation rapide de l’information, les faits divers violents sont beaucoup plus visibles, ce qui nourrit un sentiment d’insécurité.
De manière générale, il y a aujourd’hui moins de violences mortelles qu’au début des années 1990, mais davantage de violences déclarées et médiatisées, ce qui donne l’image d’une société plus violente qu’auparavant. Cette mise en perspective permet de replacer les inquiétudes liées aux écrans dans un cadre plus large : celui des transformations sociales, médiatiques et familiales, plutôt que dans la seule opposition entre « numérique » et « monde réel ». Nous nous adaptons donc aux outils qui nous sont fournis, et accompagner les jeunes générations dans les pratiques de l’informatique. C’est donc un nouveau rôle que peuvent jouer les bibliothèques. Accompagner l’apprentissage de l’usage de ces outils, aux parents de s’intéresser à ce que leurs enfants regardent sur Internet.

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