L’écologie du livre en France : qu’est-ce que cela implique aujourd’hui ?

L’écologie du livre en France s’impose aujourd’hui comme un sujet incontournable dans les débats relatifs à la culture, à l’environnement et au modèle économique du secteur éditorial. Elle ne se limite pas à la seule question du papier ou du recyclage mais propose une véritable redéfinition de la chaîne du livre dans son ensemble, de l’auteur jusqu’au lecteur, en passant par l’éditeur, l’imprimeur, le distributeur, le libraire et même les politiques publiques de lecture. Cette démarche globale entend repenser non seulement les pratiques matérielles, mais aussi les dynamiques sociales et symboliques qui structurent l’écosystème du livre. Elle invite à une transition écologique qui soit à la fois durable, équitable et culturellement riche.

Au cœur de cette réflexion, trois piliers interdépendants forment la matrice de l’écologie du livre : l’écologie matérielle, l’écologie sociale et l’écologie symbolique. Ces trois dimensions interdépendantes permettent de reconfigurer la manière dont les livres sont fabriqués, diffusés, consommés et valorisés.

En quoi ça consiste ?

L’écologie matérielle

L’écologie matérielle constitue souvent la porte d’entrée la plus visible de cette transition. Elle concerne directement les matières, les procédés de fabrication et les modes de distribution des ouvrages. Dans un secteur qui repose majoritairement sur des ressources naturelles, notamment le bois pour la fabrication du papier, cette dimension revêt une importance cruciale.

Le choix du papier constitue un enjeu majeur. De nombreuses maisons d’édition privilégient aujourd’hui des papiers certifiés FSC ou PEFC, garantissant une exploitation contrôlée, encourageant ainsi une gestion plus durable des forêts et aider à limiter la déforestation. Le recours au papier recyclé est en net progression aussi ces dernières années, bien que certains freins techniques et esthétiques subsistent encore, notamment en ce qui concerne la qualité du rendu pour les ouvrages illustrés ou les beaux livres. Le papier recyclé peut alors donner une impression de moins bonne qualité, formant parfois des imperfections à sa surface. Malgré cela, et un coût peut-être un peu plus élevé, ce papier donne une valeur au livre lui-même, auprès des lecteurs mais aussi dans la renommée de la maison d’édition qui en fait une de ses valeurs. D’autres matériaux entrent aussi en ligne de compte comme l’usage d’encres végétales, moins polluantes que les encres pétrosourcées, ou le choix de colles et de modes d’assemblage plus facilement recyclables. La réduction du recours aux plastifications, souvent difficiles à retraiter, constitue également un axe de progrès déterminant.

La fabrication d’un livre mobilise de l’énergie, des machines et des équipements sophistiqués. Certaines imprimeries françaises s’engagent désormais dans des démarches d’optimisation énergétique, avec le recours à l’électricité verte, la réduction des consommations d’eau, la modernisation des chaînes de production pour limiter les pertes. Depuis quelques temps, de plus en plus d’entreprises d’impression se relocalise en France ou en Europe, se qui apparaît comme une solution aux trajets transcontinentaux polluants, particulièrement fréquents lorsqu’on fait imprimer en Asie. Cela étant, cette question de la fabrication et de la relocalisation, donne à s’interroger sur la distribution et le défi qu’elle représente. La logistique du livre, marquée par la rapidité des livraisons, notamment pour les grandes entreprises d’exploitation (Amazon pour ne citer que cela), multiplie les transports et les emballages. Il faut donc repenser ces pratiques afin de privilégier des circuits plus courts, d’encourager des solutions moins carbonées comme la livraison à vélo en ville, ou de réduire la fréquence des commandes entre librairies et distributeurs. Certaines librairies sont déjà adeptes de ces pratiques et encouragent les distributeurs, et donc les maisons d’édition, en faisant des commandes groupées, attendant plusieurs commandes avant de les envoyer, permettant de réduire leur coût tout autant que de réduire celui de l’empreinte carbone.

Troisième sujet d’écologie matérielle : le pilon. Cette pratique entraîne la destruction des invendus et constitue alors l’un des symboles les plus frappants des dérives du système actuel. Chaque année, des millions de livres sont détruits, faute d’avoir trouvé preneur. Les livres retournent à l’entrepôt, suite aux retours des libraires. La plupart des maisons d’édition actuelles s’adonne alors au pilon. Bien que le coût soit moindre que le recyclage et la réinsertion des livres dans la chaîne du livre (prenant alors du temps et de l’argent, car cette partie se fait manuellement, avec des hommes, au contraire du pilon qui ne nécessite pas de salaire et de temps), ce gaspillage touche autant les ressources naturelles que la dimension culturelle des ouvrages. L’écologie du livre invite donc à optimiser les tirages, à mieux anticiper la demande, quitte à faire de la réimpression plus tard quand la demande le veux, à développer la seconde main, le don, le réemploi, les circuits solidaires ou encore le recyclage lorsqu’aucune autre solution n’est possible. En réponse à la demande de plus en plus importante aujourd’hui autour de l’occasion, cela serait autant bénéfique aux maisons d’édition, qui ne se verrait plus détruire des milliers de livre, qu’aux lecteurs en demandeurs.

L’écologie sociale

L’écologie du livre ne se limite pas aux aspects environnementaux mais engage une réflexion sur les conditions de travail, la rémunération et la coopération entre les différents métiers du livre. Cette dimension sociale est essentielle pour garantir que la transition écologique soit juste et durable.

Le secteur du livre repose sur une pluralité d’acteurs dont les revenus sont souvent précaires. Les auteurs, traducteurs, illustrateurs et correcteurs reçoivent une part limitée des revenus générés par les ouvrages. Une véritable écologie sociale implique de garantir des rémunérations justes, de renforcer la transparence des contrats et de valoriser le travail créatif comme un pilier de la chaîne du livre, et non comme une variable d’ajustement. Cette mesure est de plus en plus prise, notamment pour les métiers de traducteurs, correcteurs et illustrateurs qui apparaissent de plus en plus souvent sur les couvertures (première ou dernière) de livre. Leur mention leur apporte plus de visibilité et de reconnaissance. Les libraires, eux aussi, jouent un rôle central dans la diffusion culturelle. Leur modèle économique, souvent fragile, nécessite d’être soutenu pour maintenir une diversité d’accès au livre à l’échelle locale. Leurs revenus sont souvent précaires, ne permettant pas de surplus d’achats par exemple, réglant la moindre dépense. Une aide leur apporterait un appuie, tout autant que la visibilité auprès de clients réguliers.

L’écologie sociale encourage également la coopération entre les différents maillons de la chaîne. La mutualisation des ressources, les collaborations interprofessionnelles, le partage d’outils et de données, ou même création de réseaux régionaux ou nationaux sont tous autant des initiatives qui permettent de réduire l’impact global du secteur tout en améliorant les conditions de travail.

L’écologie symbolique

La dimension de l’écologie symbolique, appelée aussi écologie culturelle, s’intéresse au contenu même des livres et au modèle éditorial dominant. Elle invite à préserver la richesse intellectuelle et la diversité des voix publiées. C’est par ce sujet principalement que l’on peut alors donner voix aux (petites) maisons d’édition indépendantes. Elle dépasse les enjeux matériels pour interroger la manière dont notre société produit, diffuse et consomme les contenus éditoriaux.

À l’ère 2025, le marché du livre tend à se concentrer autour des plus grands groupes éditoriaux tel que Gallimard ou Hachette. L’écologie du livre revendique la nécessité de soutenir les maisons d’édition indépendantes, elles qui sont peu visibles, écrasées par d’autres, et pourtant qui prennent justement le plus de risques dans le monde littéraire en soutenant de nouveaux auteurs, des sujets moins vendeurs/commerciaux et des œuvres plus audacieuses. La bibliodiversité consiste à préserver cette pluralité des genres, des formats, des styles, des auteurs et des langues, face à une standardisation croissante du marché. C’est aussi assurer un accès à une multiplicité de récits et de savoirs.

Le rythme actuel de publication, marqué par l’abondance de nouveautés et une rotation très rapide en librairie, pour répondre à la demande de milliers de nouveautés chaque année, voir chaque mois, menace la visibilité des ouvrages et contribue à leur obsolescence rapide. Les livres disparaissent des rayons en quelques semaines, remplacés par de nouvelles sorties. Avec l’idée d’un ralentissement de la production littéraire, cette écologie permet alors de publier moins mais plus vieux, de prolonger la vie des livres déjà parus et de valoriser les fonds éditoriaux. Elle encourage une relation au livre qui ne soit pas guidée par la seule logique de rotation commerciale.

Dans la même idée, l’écologie du livre laisse à faire entendre l’originalité et la nouveauté des voix littéraires, dans le narratif comme la forme, en laissant parler des sujets et les minorités du monde. Le lecteur devient alors un acteur du livre à part entière. Il prend partie pour les sujets, les auteurs, les œuvres et laisse lui aussi entendre sa voix. Par cela, il peut donc ouvrir la porte à de nouvelles pratiques littéraires, à de nouveaux auteurs, donner de la visibilité.

Conclusion

L’écologie du livre en France est encore en voie d’exploitation et demandera sûrement du temps et des moyens. Complexe et passionnant, elle invite toute la filière à se mobiliser. Elle suppose de concilier enjeux environnementaux, justice sociale et richesse culturelle. Il ne s’agit pas d’opposer tradition et modernité, papier et numérique, création et sobriété ; mais de construire un modèle plus durable, capable de préserver à la fois les ressources naturelles, les métiers du livre et la diversité des imaginaires. Car on pourrait croire que le numérique constitue une alternative écologique évidente, mais son impact est loin d’être neutre. Les serveurs, les centres de données, les liseuses ou les terminaux nécessitent de l’énergie et des matières premières. L’objectif n’est donc pas de remplacer le papier par le numérique, mais de chercher une sobriété numérique. Le papier n’a donc pas dit son dernier mot !

Cette transition ne peut se faire qu’à travers une démarche collective, associant éditeurs, auteurs, libraires, imprimeurs, institutions et lecteurs eux-mêmes. Car l’écologie du livre n’est pas seulement une affaire de professionnels, elle concerne tout.es cell.eux pour qui le livre demeure un outil essentiel de transmission, de connaissance, d’émancipation et de plaisir. Dans notre société actuelle, la connaissance et le savoir sont des points précis pour l’anticipation futur. Guide de savoir auprès de nos nouvelles générations, il nous revient à nous de prendre les devants de cette culture du livre et de la revaloriser face à l’avancée du monde. Il est donc tout autant important d’allier les enjeux environnementaux de notre monde, comme le réchauffement climatique, et les nouvelles pratiques de lecture et de faire des lecteurs. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les deux peuvent fonctionner ensemble. Le savoir passe par le papier. Le papier passe par l’environnement. L’environnement apporte une nouvelle conscience économique et écologique qui doit être mobiliser.

Soyez acteur de votre futur. Soyez acteur du livre et de ces enjeux !

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