La liberté créative dans l’illustration de littérature jeunesse
Dans cet échange avec un illustrateur et enseignant d’arts plastiques nous allons explorer les différents aspects de ces métiers, surtout celui d’illustrateur, en rapport à l’édition et au monde du livre en général. En effet, la création d’un nouvel ouvrage est un processus collaboratif qui engage beaucoup de métiers très différents. Dans un milieu où le travail collaboratif est essentiel, quels sont les enjeux actuels du travail d’un illustrateur ? Ce métier est particulièrement intéressant car dans la plupart des cas il s’agit d’un travail collaboratif où l’illustrateur doit travailler coude à coude avec un.e auteur.ice. Est-ce que cette relation empêche l’illustrateur de s’exprimer librement ou, au contraire, l’inspire et nourrit son travail ? Et quelle est la place des maisons d’édition dans ce travail collaboratif. Quand on parle de liberté créative on peut se demander si avoir un travail à côté influence le processus de création, et si c’est le cas est-ce que c’est une influence positive ou négative.

D’abord, je voulais vous demander quel est votre métier ? Comment le décririez-vous ?
Alors, je suis illustrateur et graphiste indépendant. J’ai le statut d’artiste et auteur auprès de l’URSSAF, justement. Je suis également enseignant certifié en arts plastiques, donc je fais les deux choses en parallèle. Mon activité principale actuellement, c’est l’enseignement et je continue toujours à travailler comme graphiste illustrateur indépendant. Ma spécialité, c’est surtout l’illustration jeunesse. Donc surtout pour un public assez jeune, j’illustre surtout des albums jeunesse, donc surtout pour des lecteurs de 6 à 10 ans. Et jusqu’à présent, j’ai 4 publications et actuellement je travaille sur la cinquième.
Depuis combien de temps travaillez-vous en tant qu’illustrateur ?
Ça fait déjà, ça fait déjà 12 ans.
Et en tant que professeur d’arts plastiques ?
Comme professeur d’arts plastiques, ça fait à peine 3 ans.
Quand est-ce que vous avez décidé de vous dédier à l’illustration et comment avez-vous découvert ce métier ?
Alors, disons que c’est depuis un très jeune âge. Je savais que je voulais faire quelque chose lié au métier du livre, donc j’aimais beaucoup lire. J’aimais beaucoup tout ce qui était illustration, BD, etc., depuis un très jeune âge. Et je me demandais si c’était vraiment un métier qui existait, j’ai eu un intérêt très précoce pour l’illustration. C’est avec le temps que j’ai appris que c’était un métier réel. Mais bon, déjà dans les livres que je lisais, je voyais toujours qu’il y avait un illustrateur ou une illustratrice. Donc quand j’ai découvert ça, je me suis dit que ce serait un métier qui me plairait énormément. Et puis après, pendant les années de lycée, pendant qu’on travaillait l’orientation, je savais, j’étais sûr que je voulais aller vers ce métier-là.
Alors, avez-vous fait des études pour devenir illustrateur ?
Oui, j’ai fait une licence en Arts Appliqués. Donc ce n’étaient pas des études spécifiquement pour illustrer, c’était beaucoup plus large. En licence, on faisait un peu tout, on touchait aux différents domaines des Arts Appliqués, donc ça pouvait être illustration, comme ça pouvait être design graphique, design d’objets, design d’espace, etc. Et après, j’ai fait un master en création artistique, théorie et médiation. Et là, vraiment, j’ai pu faire un travail de recherche pratique et théorique, beaucoup plus axé sur l’illustration et aussi sur le livre en tant qu’objet.
Donc, vous avez découvert le métier d’artiste graphique pendant vos études ou vouliez-vous faire ça avant ?
Alors, je l’ai découvert véritablement quand j’ai fait les premiers stages au collège, je crois que c’était en année de 3ème. J’avais eu l’opportunité de faire un stage dans une entreprise de design graphique et d’illustration, et c’est là que j’ai pu voir un peu en quoi consistait le métier.
Est-ce que vous avez commencé à travailler sur l’illustration avant de commencer vos études ?
Alors, pendant justement pendant les stages, j’avais eu l’occasion de faire un stage en 3ème et en 2nde dans la même entreprise, et j’avais pu faire des premiers projets, en design graphique comme illustration. Donc j’avais déjà un premier abord du métier avant de commencer les études. Je crois que les premiers cours de dessin que j’ai pris, j’avais 5 ans, donc ça faisait vraiment des années que je dessinais.
Est-ce que vous pouvez décrire un peu ces premiers projets ?
Alors, le premier projet, c’était vraiment un projet pédagogique, donc c’était dans le cadre du stage. On m’avait proposé de choisir un livre que j’aimerais illustrer et le but du stage, c’était de créer un prototype de livre illustré. Donc c’était un livre de contes. Je me rappelle plus actuellement le titre, mais voilà, c’était un livre de contes et je m’occupais de faire les illustrations. J’ai pu faire une maquette aussi, et donc c’était le premier prototype pour que je puisse voir en fait tout le processus depuis le l’étape de création du projet, donc dessin et poche. Ensuite, j’ai fait du travail d’illustration, numérisation, retouche, reprographie, etc. Et aussi travailler sur tout ce qui était maquette et imprimer des prototypes de projet.
Quel type de livre préférez-vous lire dans votre temps libre ?
Alors bon, à cause de mon métier, j’aime beaucoup acheter des albums illustrés. Je lis beaucoup aussi en tant qu’enseignant en arts plastiques, je lis beaucoup des livres de théorie artistique, donc ça peut être de l’histoire de l’art, de l’esthétique, de la philosophie de l’art. Et sinon aussi, dans mon temps libre, j’aime beaucoup tout ce qui est fiction, littérature latino-américaine. Après tout ce qui est roman, poésie, théâtre aussi, j’aime beaucoup.
Ça vous arrive de travailler dans le genre ou le type de livres que vous préférez lire ?
À cause du métier, je m’intéresse beaucoup aux albums jeunesse et aux livres illustrés, et en même temps, je lis des livres illustrés. Donc c’est un peu un peu un cercle vertueux, on va dire, donc c’est pas mal. Les albums jeunesse que je peux acheter ou que je peux consulter me permettent de voir ce qui se fait actuellement en tant que qu’illustration. Que ça soit au niveau des tendances, au niveau des techniques aussi, au niveau des impressions, des formats, etc. Ça me permet aussi de piocher des idées, de tester des choses, des techniques que peut-être je n’avais pas encore envisagées, de découvrir. Aussi des techniques que je n’avais pas expérimentées avant ou je n’avais pas pensé à expérimenter. Donc ça nourrit énormément notre travail et aussi du côté de tout ce qui est théorie artistique. Ça aussi ça m’a permis de questionner ma pratique, mon approche de mon métier.
Est-ce que vous avez des exemples d’auteurs ou d’ouvrages qui vous ont influencés ?
Je pense qu’une des premières BD que j’ai lues, c’était Tom-Tom et Nana quand j’étais vraiment très jeune aussi, Astérix le Gaulois. Avant, c’était les tout ce qui était BD à l’époque, donc aussi Les Schtroumpfs, Tintin, Picsou, et après aussi des BD latino-américaines comme Mafalda, j’aimais beaucoup aussi tout le travail de Quino. Ce qui a influencé aussi beaucoup mon travail, c’était tout ce qui est littérature fantastique, donc tout l’univers de Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion, etc. J’avais lu aussi énormément C.S. Lewis, toute la série des Chroniques de Narnia. Harry Potter est sorti quand j’avais 10 ans, donc c’était pile poil. C’est une série de livres avec laquelle j’ai grandi, évidemment. Puis après, je lisais beaucoup de littérature jeunesse latino-américaine.
Pour revenir un peu à votre parcours professionnel, je voulais savoir quel a été votre premier projet publié ?
Le premier projet publié c’était mon premier album jeunesse. En fait, c’était un album même pas pour des premiers lecteurs. C’était vraiment un livre pour les enfants qui ne sont pas encore des lecteurs mais qui commencent à se familiariser avec le l’objet du livre. Donc des enfants qui avaient autour de trois ans par exemple. C’était un projet indépendant, donc l’auteur finançait le projet. C’était un album jeunesse qui a été publié en Équateur, qui s’intitule Mi Yo Mismo, pour le traduire, ce serait Moi-Même. C’est un album jeunesse qui raconte un peu la découverte que fait une fille de son reflet. Parce qu’à partir de deux ans, les enfants commencent à comprendre que leurs reflets existent et que ce ne sont pas d’autres enfants. Donc c’était ça le premier projet que j’ai pu illustrer.
Donc pour ce projet vous avez travaillé avec un auteur, ça s’est passé comment ?
Oui, c’était une auteure équatorienne, c’était un projet très intéressant parce que non seulement il y avait des illustrations, mais aussi on avait réfléchi au livre en tant qu’objet. Par exemple, on avait prévu une manière de publier le livre pour qu’il soit facile à manipuler par les enfants. Par exemple, avec la maison d’édition avec laquelle on travaillait on cherchait un type de reliure pour que les pages ne s’arrachent pas. Les coins des pages étaient arrondis, c’étaient des pages assez épaisses, donc c’était très facile même pour les bébés de tourner les pages. Donc l’objet en lui-même aussi était très intéressant parce que c’est un objet qui était pensé pour être manipulé par des par des bébés en fait.
Est-ce que vous avez travaillé avec un même auteur ou une autrice plusieurs fois ?
Non, je n’ai jamais travaillé deux fois avec le même auteur ou autrice.
Et est-ce que vous avez déjà travaillé plusieurs fois pour une même maison d’édition ?
Oui, dernièrement, j’ai travaillé beaucoup avec la maison d’édition Bluedot, principalement en tant que maquettiste, pas vraiment en tant qu’illustrateur. Et là, actuellement on termine un projet dans lequel je travaille en tant qu’illustrateur, véritablement. Avant ça, toutes les autres publications, c’était avec des maisons d’édition différentes.
Est-ce que vous avez déjà travaillé dans des projets en dehors des albums jeunesse ?
Oui, en tant que graphiste, j’avais travaillé pour des associations et des ONG, donc je m’occupais de tout ce qui était chartes graphiques, logos, aussi sur tout ce qui est supports dérivés de la charte graphique, donc affiches, posters, dépliants, triptyques, etc. J’avais travaillé aussi avec un architecte et un artiste peintre pour la conception d’une place dans une ville en Équateur. C’était la ville d’Otavalo et donc on partait du dessin d’un peintre, et l’artiste plasticien et moi l’adaptions. Je devais adapter le design aux matériaux qu’on allait utiliser pour la construction de cette place, c’étaient des carreaux de céramique. Il fallait adapter le design qui était fait avec un trait très fluide, très pré gestuel à quelque chose d’un peu plus géométrique, un peu plus épuré, plus de l’ordre du design graphique de des arts plastiques. Donc, on avait travaillé ensemble sur ce projet-là. J’avais fait aussi le design d’affiches pour différents types d’événements, surtout événements culturels, concerts, festivals, etc. Il me semble que c’est à peu près tout.
Est-ce que vous avez déjà écrit et illustré un album ou vous avez toujours travaillé de manière collaborative ?
Pour tout ce qui est publié actuellement, c’était toujours de manière collaborative. J’ai un projet écrit et illustré par moi-même, mais qui n’est pas encore publié. C’est un projet que j’aimerais à un moment le faire, mais pour l’instant, j’ai toujours travaillé avec une maison d’édition ou un auteur.
Lors de la conception d’un livre illustré ou un album, est-ce que c’est vous qui choisissez avec qui travailler ou c’est imposé par l’éditeur ?
En fait, ça dépend de comment ça se fait, comment on réussit à avoir le projet. Par exemple, le dernier album illustré sur lequel j’ai travaillé, c’est la maison d’édition qui m’a proposé le projet et c’est à partir d’un texte d’une autrice anglaise. Donc là, en fait je n’avais pas vraiment le choix. Dans d’autres projets que j’ai eu, c’était des auteurs que j’ai pu rencontrer, qui m’ont parlé de leur projet. Ils ont vu mon travail aussi en tant qu’illustrateur et on a décidé de collaborer. Donc ça dépend vraiment du projet.
Et est-ce que l’éditeur impose un thème sur le projet ?
Je ne trouve pas que l’éditeur va forcément imposer un thème, mais généralement les maisons d’édition elles ont une ligne éditoriale, donc il y a certains sujets qu’elles vont préconiser. Donc on sait que les publications et les projets qu’on peut avoir à partir de ce que les maisons d’édition peuvent nous proposer vont suivre cette ligne éditoriale. Mais après, ça reste quand même assez large. Par exemple, cette maison d’édition avec laquelle je travaille actuellement, Bluedot, a une ligne éditoriale qui aborde surtout des sujets de famille, des sujets environnementaux, etc. Mais ça reste très vaste. Donc vraiment, au niveau des histoires, c’est très diversifié et les auteurs sont assez libres de créer leurs textes. Donc non, je ne trouve pas qu’il y ait vraiment une imposition au niveau des sujets.
Vous avez déjà travaillé avec des maisons d’édition indépendantes, est-ce que vous avez déjà travaillé pour des grands groupes ou des grandes maisons d’édition ?
Non, je n’ai pas encore eu l’occasion de travailler avec des grandes maisons d’édition. Mon travail, c’était surtout avec des maisons d’édition indépendantes.
Est-ce que vous avez déjà eu un projet sans aucune contrainte imposée par une maison d’édition ou un auteur ?
Généralement pour les projets, on me donne assez de liberté. On ne m’impose pas une technique ou une manière de dessiner. D’ailleurs, justement, les éditeurs vont s’intéresser aux illustrateurs et à ce qu’ils font. Donc généralement, s’ils prennent un illustrateur, c’est parce que leur univers et leur esthétique les intéressent. Ils veulent retrouver ça dans mes projets, donc je n’ai jamais eu vraiment de d’imposition au niveau de la technique. J’ai disposé de beaucoup de liberté.
Et vous voulez un jour travailler dans un projet où vous avez une liberté complète ?
Oui, bien sûr, dans ce cas ce serait vraiment un projet qui serait, je pense, écrit et illustré par moi-même et du coup, l’enjeu ce serait et compter avec les moyens pour pouvoir le mener à terme.
Je voulais aussi revenir un peu sur le fait que vous soyez professeur d’arts plastiques à côté, est-ce que c’est quelque chose que vous avez toujours voulu faire ou est-ce que c’est arrivé à après votre carrière en tant qu’illustrateur ?
Alors, la, l’enseignement, ça m’a toujours intéressé. J’ai toujours enseigné les arts plastiques à un public très jeune, surtout à un public plutôt d’école élémentaire. Et pendant beaucoup d’années, je suis resté dans cette dynamique-là et je n’ai pas passé le concours parce que ça impliquait enseigner au collège. Je n’étais pas complètement sûr de vouloir faire ça et changer complètement de public parce que les cours que je faisais, c’était justement pour le public pour lequel je faisais des albums illustrés. Donc c’était intéressant parce que ça me permettait de voir, de comprendre aussi. Le monde de ces enfants, des enfants de cet âge-là. Mais après, c’est devenu de plus en plus une évidence, je voulais travailler aussi dans l’enseignement.